Une femme qui danse

Anne-Sophie Maignant, se dit « fascinée par la merveilleuse plasticité du corps ». Sa production artistique a, un temps, été exclusivement photographique L’utilisation de la vidéo s’inscrit comme une suite logique tout autant que nécessaire dans sa réflexion. Ainsi le film In k side, fait-il suite à une série photographique (Re-traits, 1996-2001) dont il constitue le point d’orgue.

Il a été diffusé dans de nombreux festivals (en Europe, au Brésil et au Japon) et a obtenu plusieurs premiers prix. Il fait partie depuis 2006 de la collection du FRAC Haute-Normandie.

Pour ce premier film In k side (de l’anglais ink, encre, et inside, dedans), Anne-Sophie Maignant construit ses plans (cadrages, durées, raccords), comme ses photographies, avec la plus grande précision. À l’opposé de l’esthétique dominante de la discontinuité, du télescopage, de l’effet « zapping », elle travaille les lignes de temps (le glissement d’une bulle d’un bord à l’autre de l’écran), et élabore minutieusement des plans de coupe, de sorte à passer « comme si de rien n’était » dit-elle, d’une séquence à une autre. Ces changements imperceptibles imposent le sentiment d’une continuité.

Et si ce sentiment, tout illusoire, de continuité induit quelque chose qui est de l’ordre de la narration, à la remarque : « vous racontez une histoire », Anne-Sophie Maignant s’empresse de préciser « peut-être… mais je ne sais pas laquelle… ». Rien n’est écrit ni conçu a priori, les plans s’engendrent les uns, les autres, visuellement. Le principe recherché n’est pas seulement d’établir une unité (que pourrait rendre aussi sensible un plan-séquence), mais d’ouvrir, au moyen de consécutions, d’échos ou de similitudes (la reprise de la danse par le vent dans la robe), un espace, équivoque, libre d’associations.

La qualité liquide de la teinture noire trouve, avec la nature fluctuante de l’image vidéo, une véritable affinité. La surface sombre occupe d’abord tout le cadre, redoublant l’écran sur lequel un corps féminin apparaît. L’espace est ambigu, il semble se creuser. Illusion. Bientôt, troublé par quelque éclaboussure ou par les ondulations du liquide, il réaffirme, sa nature réfléchissante. Le noir de la teinture, se fait miroir, se fait lieu de passage, entre surface et profondeur, entre reflet et apparition, entre réel et illusion.

Puis, la caméra s’éloigne, introduisant progressivement, dans le champ, quelques repères de l’environnement réel. Le mouvement (qu’il soit de la caméra ou de la surface du liquide) intervient, à chaque fois, comme démenti de la profondeur illusoire. Le point de vue se déplace et ce déplacement est un déplacement de sens.Ce changement de registre interroge la fiction.

Anne-Sophie Maignant n’a pas choisi de filmer une danseuse mais une femme qui danse. Ces mouvements n’ont pas l’amplitude virtuose d’un spectacle. Guidés par quelque rêverie, ils témoignent seulement d’un mouvement intérieur, d’une libération de l’être hors de la quotidienneté et de l’efficacité. Cette danse, gauche, « inutile » et volontairement malhabile, se donne à voir comme manifeste d’une discrète insoumission.


© Louise Aventure, 2010

                  >>