Métamorphoses du désir et du dégoût

C'est aussi sur le corps féminin que travaille Anne-Sophie Maignant : mais ici l'expérience du choc ne s'ancre pas dans un quelconque modèle religieux. Elle trouve sens par rapport à la peinture de Francis Bacon, dont l'auteur tente de proposer un équivalent photographique.

Pour autant, il ne s'agit pas de "répéter" Bacon, mais de se l'approprier, de le faire sien, d'en donner une version tout à la fois modeste et singulière, en première personne. D'où la mise en œuvre d' "autoportraits en mouvement à vitesse lente et déclencheur à retardement", qui introduisent délibérément dans l'acte photographique le hasard, l'aléatoire, la perte du contrôle.
Dans un intérieur anonyme, lieu générique, sans qualités, où viennent s'insérer quelques éléments d'une réalité quelconque - un matelas, une chaise, un radio-réveil dont les chiffres en lettres rouges scandent le temps de la défiguration et opposent un contrepoint graphique à l'une des couleurs de prédilection du corpus, le vert cru - Anne-Sophie Maignant bouge, se décompose, se désarticule, perdant face humaine, chair informe que vient parfois redoubler, comme en écho, la projection floue, en arrière-fond, du bœuf écorché de Rembrandt.

Jouant ainsi sur la combinatoire d'éléments stables et toujours en nombre réduit, la photographe propose "les états déclinés d'une figuration qui, dans la peinture, est condensée" .
Le corps défiguré devenu chair-viande, chair promise à l'abattoir, rejoint ainsi l'interrogation menée par Ann Mandelbaum et Anèle Bonzon sur le devenir de toute incarnation.


Dominique Baqué

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